Bruxelles et New Delhi entendent parler d’une même voix tarifaire pour créer une zone économique de deux milliards de personnes. Avec des opportunités, pour les multinationales comme les PME wallonnes et bruxelloises.
L’un s’enlise depuis plus de vingt ans dans la bureaucratie et le lisier de la protestation. L’autre passe crème ou presque. C’est pourtant « l’accord de tous les accords », selon l’extatique Premier ministre indien Narendra Modi, alors que l’Union européenne et l’Inde ont terminé la négociation d’un accord de libre-échange qui « marque l’histoire », dixit Ursula von de Leyen. Soit une zone économique de deux milliards de personnes et la promesse, pour le Vieux continent, de doubler les exportations vers le géant asiatique alors que les Etats-Unis jouent, eux, toujours la partition de l’instabilité. Tout ça sans vindicte, manifestations et atermoiements politiques. Loin donc, de ce ‘serpiente’ de mer, ou plutôt d’océan Atlantique, qu’est le Mercosur… Étonnant ? Pas tant que ça, en fait.
Pourquoi ? Parce que cet accord, qui doit encore être ratifié par la
machine décisionnelle européenne comme par New Delhi, a pris le soin d’éviter les sujets sensibles, l’agriculture en particulier. Chat échaudé… Du coup, certains secteurs ont été exclus « d’un commun accord », selon le phrasé édulcoré et usité à Bruxelles. Blé tendre, boeuf, poulet, riz, ou miel ne bénéficieront ainsi d’aucune clémence tarifaire. Les produits laitiers européens ? Une ligne rouge infranchissable pour l’Inde. L’Europe, elle, n’a pas levé les barricades douanières sur le sucre indien. Bref, l’accord a été échafaudé dans la concertation. D’apparence, du reste, les Européens semblent avoir resserré les liens… dans le bon sens avec ce sous-continent en forte croissance, ce qui explique que les différentes fédérations et surpuissants lobbys chantent le champ des possibles de cet accord. Plutôt que la révolte. Et qu’ils appellent à une ratification rapide, contrairement à la sinuosité du Mercosur… Pour mesurer la force du géant à qui l’Europe vient de serrer la main, l’Inde vient de surpasser le Japon et est désormais la quatrième économie mondiale… juste derrière l’Allemagne. Ce qui peut aussi expliquer la direction prise dans la conclusion des traités. Parmi les 27 européens, tout le monde n’a pas le même poids…
L’accord prévoit de réduire ou de supprimer les tarifs douaniers indiens sur 96,6 % des exportations européennes de biens. Il ouvre évidemment des débouchés, y compris pour les PME wallonnes et bruxelloises. À l’heure actuelle, la Belgique exporte déjà pour quatre milliards d’euros de marchandises vers l’Inde et s’inscrit dans une croissance absolue. L’Europe épouse la même tendance. Les échanges entre les deux « blocs » ont fortement augmenté ces dix dernières années (+90 %) pour culminer à 120 milliards d’euros de biens en 2024. Et 60 milliards niveau services. Selon les prévisions, les exportations devraient doubler d’ici à 2032. Dans le même souffle, la baisse des droits de douane indiens sur les importations européennes devrait permettre aux sociétés européennes d’économiser jusqu’à quatre milliards annuels. Les secteurs les plus concernés ? Les constructeurs automobiles vont ainsi voir des droits passer de 110 % à 10 %. Tout profit pour les voitures allemandes ou françaises. À fortiori si elles sont réalisées avec de l’acier… indien dont l’importation sera plus avantageuse et encadrée d’un quota.
Un exemple parmi d’autres tant l’aérospatiale, la défense, les énergies renouvelables, le transport, la logistique, la technologie… sont concernés. L’alimentation, même en excluant une partie de l’agriculture, rentre également dans la danse. Vins, spiritueux, huile d’olive et même certains fruits se voient ouvrir de nouvelles opportunités. Seule voix dissonante à l’heure actuelle, le secteur textile qui voit -logiquement- d’un très mauvais oeil cette ouverture des vannes. C’est que, même avec les freins économiques actuels (12 %), l’Inde représente déjà le cinquième producteur de vêtements européens…
« Cet accord s’inscrit dans une logique à long terme de l’Inde qui pense, notamment au centenaire de son indépendance, en 2047. Leur but ? Consolider leur place dans les chaînes de valeur de l’économie mondiale et s’imposer comme une vraie alternative à la Chine, sachant qu’il y a désormais plus d’Indiens que de Chinois sur notre planète. C’est donc un marché d’1,5 milliard de consommateurs que va toucher l’Europe. Europe qui, sur le court terme, apparaît comme gagnante. Pour UCM, cet accord est positif car il ouvre un marché et va faciliter le commerce en enlevant un frein d’exportation. C’est donc une opportunité mais nous allons demander des mesures de soutien concernant la concurrence déloyale, notamment pour le domaine textile. Afin de tirer pleinement profit de ce nouveau marché sans fragiliser le tissu local. Nous attendons un soutien des pouvoirs publics, en particulier de l’Awex qui a un rôle de facilitateur et de mise en relation vers l’étranger ».